Aujourd'hui le ciel se charge de nuages gris, la neige pourrait bien montrer le bout de son nez cette nuit, l'hiver n'a pas dit son dernier mot et le vent du nord cisaille les visages. Pas un temps à mettre un chien dehors alors, je vous propose un texte écrit un jour où la nostalgie était ma compagne.

Cette vieille dame cela peut être vous ou moi, un jour....!! Dans très longtemps

belou_no_l_2003   Cette charmante vieille Dame au sourire si doux nous a quittés il n'y a pas si longtemps, j'aime à penser qu'elle serait heureuse de figurer sur ce blog. Elle s'appelait Bélou.

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La vieille Dame.

Ouvrant des yeux inquiets sur le jour  qui commence, la première idée  qui lui vient à l’esprit c’est : quel jour sommes-nous ?

Elle tient à garder des repaires. Lundi, c’est le jour des poubelles, ne pas oublier de les sortir ce soir. Car depuis le premier jour de la retraite elle lutte pour ne pas perdre pied et rester dans le courant du temps qui va. Prendre des repères pour jalonner sa vie. Ne pas laisser les jours s’uniformiser, devenir tous pareils sans saillies, sans contraintes. Organiser le temps et le voir s’écouler au rythme des saisons et des activités.

Mais pour le  jour qui vient elle n’a pas de soucis, des projets plein la tête : penser à téléphoner à  Pierre pour faire le plein de la cuve avant le début de l’hiver, demander à Firmin de bêcher le jardin, les bulbes de printemps attendent qu’on les plante, si on oublie, l’automne laissera le jardin en jachère et le  printemps  sera triste et sans couleurs.

Avant de partir en retraite elle avait bien pensé à ce que seraient ces jours sans travail, sans horaires cadrés. Plus de réveil qui sonne, plus d’heures qui s’égrainent trop vite à son gré ne lui laissant jamais le temps de tout faire. Plus de lundi ni de dimanche, des jours libres, tous pareils, à remplir de plaisir ou d’ennui.

Elle n’avait jamais connu ce temps de vacuité. Le travail, les loisirs, la famille, tout était programmé, minuté, et remplissait tous ses jours sans avoir besoin de réfléchir, automatiquement elle savait où diriger ses pas.

Mais si aujourd’hui le réveil ne sonne plus, le sommeil, lui, garde son rythme, c’est dans sa tête qu’il sonne l’heure du lever ; pourtant parfois elle paresse un peu, tournant et retournant les projets dans sa tête. Au bout de dix minutes elle se lève enfin sachant que le sommeil  a fui.

Les années ont passé, de projets en projets elle a  grignoté le temps, a tenté d’autres aventures, a fait d’autres expériences, a rencontré d’autres personnes, elle n’aurait pas cru être capable d’accéder aussi facilement  au domaine de la Culture, de nouvelles relations l’y ont aidée en lui faisant confiance ; elle a tout fait pour la mériter, cette confiance qui lui a tant manqué.

N’ayant aucun talent particulier elle a tenté sa chance et abordé des travaux d’aiguille comme le patchwork qui fut sa première arme contre l’ennui, elle y réussit de jolies pièces, son goût pour assortir les coloris lui vaut quelques amitiés et des compliments ; mais ce n’est pas vraiment ce qu’elle recherche, au bout de quelques temps elle s’essaie à la peinture sur porcelaine, un art difficile. Gauchère n’ayant jamais réussi à être  latéralisée complètement, tantôt à gauche, tantôt à droite, le résultat est  « gentil », parfois même très joli mais, pas assez à son goût, elle se lassera de ça aussi et se laissera tenter par un rêve d’enfance, apprendre la musique, jouer du piano, la difficulté est immense, son courage et sa ténacité aussi. Il y a un âge pour tout, elle en fera l’expérience. Ce fut pour elle un moment de grâce où elle crut approcher  d’assez près ce qu’elle aimait depuis toujours, la musique mais la complexité ne lui permettra pas d’accéder à un niveau intéressant. Cela lui permettra malgré tout, de comprendre et d’apprécier la difficulté qu’il y a à jouer une œuvre, son regard sur le monde artistique s’en trouve modifié.

Depuis sa plus tendre enfance elle est passionnée par la lecture, qui l’a amenée aux cours des années à l’écriture, en adhérant à des associations et en se rapprochant du monde éducatif elle plonge dans le bain de la culture ; depuis longtemps elle rêve de voir un salon du livre s’organiser dans la région. Seule, elle comprend vite que c’est une tâche impossible, en  se rapprochant  de gens érudits, retraités, elle réalise son rêve ; les compétences qu’elle ne possède pas, les autres les ont, ce qui permet une complémentarité de bon aloi. Le travail est énorme, mais cela ne lui fait pas peur, pour la communauté elle est prête à se dépenser sans compter, de toutes les façons, pécuniaires et physiques. Quelle joie lors de la première édition de constater qu’un vrai désir émane de la population, que la rencontre avec des auteurs est appréciée, parfois même recherchée, autant par les enfants que par les adultes. Elle sait que son temps est compté, que les années qui passent ajoutent à ses douleurs, d’autres douleurs, mais que la volonté aidant, elle les maîtrise tant bien que mal. Que ce qui est important c’est d’avoir des projets et de les réaliser, coûte que coûte.

La poésie qu’elle écrit ne se compare assurément pas à celle des  grands poètes, elle n’a pas la prétention de rivaliser avec eux, non, elle écrit pour son plaisir et pour celui de son entourage dont certains se plaisent à trouver une jolie tournure à ses textes.  C’est une façon de penser, de voir la vie à travers des mots simples. La poésie a été pour elle un exutoire, une thérapie quand la vie était difficile, que la relation avec autrui ne fonctionnait plus, que le mur du silence s’était dressé autour d’elle, alors la page blanche avait reçu ses peines, lui permettant de les analyser pour mieux les combattre. Et la vie avait repris le dessus lui laissant  ses écrits pour preuve des journées noires et des nuits blanches que presque personne ne connaissait. Sa route, débarrassée des embûches, avait connu l’embellie, le soleil avait à nouveau inondé ses jours, avec bien sûr quelques nuages, mais juste assez pour mettre en valeur les bons moments.

Il sera bien temps de s’appesantir sur son sort quand la machine ne voudra plus suivre le mouvement. Elle côtoie avec délices des gens de tous âges, de toutes générations, de préférence ceux qui n’engendrent pas la tristesse, le club des « Tamalous » ne fait pas partie de ses relations. Elle ne danse plus, ses jambes le lui refusent mais dans sa tête, les airs d’autrefois tournent et font tourner ses souvenirs. Elle se revoit : dix huit ans elle participe au concours de « mambo », quel plaisir! Stop, la nostalgie ne passera pas. Les temps ont changé, les mœurs aussi, il faut faire l’effort de s’adapter pour rester sur la vague, ne pas se laisser engloutir par les rouleaux de la modernité qui nous entrainent.

La vieille dame remplit ses jours de sourires et de mots gentils, elle n’hésite pas à prendre des photos des paysages familiers et des enfants quand ils viennent lui rendre visite, en surfant sur internet elle leur enverra ces souvenirs de leurs vacances auxquels ils ne prêteront peut être pas attention mais qu’ils retrouveront avec joie lorsqu’elle ne sera plus de ce monde. 

Ayant souvent un sourire accroché à ses lèvres pour tout le monde, elle lie facilement conversation avec ceux qui croisent sa route, sur des sujets divers, banals, parfois plus personnels, on se confie plus facilement à une inconnue qu’à son entourage. Lorsque viendra l’heure du grand départ, elle ne sera pas surprise, elle sait… Elle n’est pas résignée, cela viendra à son heure, pas de précipitation, à chaque jour suffit sa peine. Elle ne souhaite pas vieillir au-delà du possible mais si la vie veut bien lui donner la santé, elle veut bien tenter l’expérience.

Ne pleurez pas, la mort d’une vieille dame n’a rien de triste, c’est un aspect de la vie, un moment, important certes, mais pas plus que la naissance qui est un heureux évènement. La vie est un cycle, une ronde où chacun passe à son tour. Alors riez, souriez, vous qui la connaissez, qui la croisez, elle n’aime rien tant que les regards joyeux des gens qu’elle rencontre et si elle peine un peu à descendre de voiture ou à faire quelques pas, aidez-là sans complexes, elle vous en  sera reconnaissante, sachant que vous ne la rangez pas dans le lot des gens sans importance. Rien n’est plus triste que l’indifférence et la solitude.